Morceaux choisis

Avant de prendre contact pour me parler de votre projet de livre, vous avez sans doute envie de découvrir quelques écrits pour vous faire une idée de ma plume. C’est bien normal ! Je vous propose ces extraits de textes que les narrateurs et narratrices m’ont autorisé à rendre publics. J’ai également modifié les prénoms afin de respecter leur anonymat. La confidentialité compte parmi les valeurs qui m’animent. J’en profite pour vous glisser ici même le lien vers ma charte des valeurs.

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Du jour au lendemain, quand les Allemands ont envahi notre village en 1940, nous ne pouvions plus prononcer un seul mot de français. Un simple « bonjour » ou « merci » pouvaient entraîner une dénonciation. Même le port du béret était prohibé. Alors, les quelques livres que mon père était parvenu à préserver se sont transformés en véritable refuge. S’il m’était devenu impossible de parler ma langue, je pouvais au moins la lire grâce à lui. Malheureusement, tous les autres livres ont été brûlés par les nazis, y compris les exemplaires de la Bible. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer devant l’autodafé. Derrière mes yeux embués se dessinait la silhouette de mon père immobile. Il ressemblait à une statue, debout, sidéré par l’horrible spectacle : des pages réduites en cendres, les flammèches s’élevant vers le ciel et la fumée nous encerclant.
Paulette
Ma grand-mère était une incorrigible gourmande, toujours à grignoter quelque chose. Si d’aventure quelqu’un lui faisait une remarque sur sa petite collation à peine le déjeuner avalé, elle prétextait une baisse de sa glycémie à cause du diabète ! Elle était vraiment rigolote. Sa gourmandise était une aubaine pour nous. Elle nous préparait des tartes aux fruits ou au sucre pour le dessert et pour le goûter. Le congélateur débordait de glaces de toutes sortes pour que chacun de nous puisse y piocher sa préférée. Sur la table laquée de la salle à manger trônait une grosse soupière pleine de bonbons. Nous étions comme des reines et des rois, avec notre petit-déjeuner servi au lit : tartine, beurre, confiture de fraise et chocolat Poulain. Le dimanche midi, elle nous préparait notre déjeuner favori en écoutant Stop ou Encore sur RTL. La voix de Julien Lepers et les tubes de l’époque se mélangeaient aux bruits des ustensiles et du four dans lequel rôtissait le poulet. Nous salivions rien qu’à l’idée que quelques minutes plus tard, nous serons assis serrés les uns contre les autres dans un tintamarre joyeux, à dévorer le poulet rôti avec les doigts et à tremper les frites croustillantes dans l’inégalable mayonnaise maison de Mémé.
Audrey
Dans les années 1950, on a découvert les tracteurs. Quelle révolution ! Je me souviens avoir réclamé à mes parents : « Papa, maman, je veux un tracteur, je veux un tracteur ! » Ils ont fini par céder. Ils ont acheté un magnifique tracteur Pony de chez Massey-Fergusson, avec charrue alternative et barre de coupe. Quelle merveille ! À partir de là, l’agriculture s’est lancée dans la croissance à tout prix. Nous autres, on nourrissait de grandes ambitions matérielles. Pourtant, cela n’a en rien modifié notre quotidien. On ne se couchait pas plus tôt et on ne se levait pas plus tard. À mon avis, ces nouvelles avancées technologiques ne permettent pas d’être plus heureux. Au contraire : on se lance à corps perdu dans une course aux euros dans laquelle on ne finira jamais de payer. La nouvelle génération se laisse embobiner par les réclames et les marchands de machines agricoles dernier cri. Résultat : ils croulent sous les dettes jusqu’au cou.
Jean-Claude
Lorsque je réunis mes équipes, je leur tiens régulièrement le même discours. Je leur dis sans détour : « Écoutez, on est là pour deux choses : faire du fric et se marrer ! » Ce n’est pas très conventionnel, j’en conviens. Mais à mon avis, la semaine de travail doit constituer un temps heureux. À quoi bon passer sa vie professionnelle à attendre la retraite ou passer sa semaine à attendre le week-end ? Participer à ce que son entreprise fasse du fric rend heureux et être heureux permet de faire du fric. J’emploie sciemment l’expression « faire du fric », sans doute du fait de mon côté légèrement provocateur. Évidemment, je ne plaide pas pour que les entreprises s’en mettent plein les poches à tout prix. Mais regardons les choses en face. La vocation d’une entreprise est bien celle de générer du profit. Et pour ce faire, les employés doivent se sentir heureux. C’est avec ce genre d’état d’esprit que l’on s’inscrit dans un cercle vertueux.
Patrick
La Seconde Guerre mondiale a été un théâtre d’atrocités pour tous. Pour nous, Alsaciens, l’histoire revêt un caractère encore plus singulier. En effet, nous avons été ballottés durant des décennies entre la France et l’Allemagne. C’est ainsi qu’en 1940, comme cela avait été le cas en 1870, nous sommes devenus Allemands. Nous n’avons pas été occupés. Nous avons été annexés. Cela change tout. Nous ne pouvions plus parler français. Nos prénoms et nos noms ont été germanisés. Après la guerre, dans le lycée que je fréquentais, certains professeurs venaient de Paris. Eux qui avaient vécu l’Occupation n’avaient pas pris la mesure des conséquences de l’annexion. Je me rappelle ce jour, en classe, où mes camarades et moi avions du mal à comprendre certains mots que notre professeur employait. Fou de rage, il nous a traités d’imbéciles et de sales Boches. Désemparés face à la haine et la violence des propos, nous nous sommes mis à rire parce que nous ne savions pas quoi faire de notre douleur.
Paulette
Quand il s’agissait de satisfaire sa gourmandise, Minette se transformait en véritable diablotin. Sans aucune honte, la petite chatte chapardait tout ce qui était à sa portée, et même ce qui ne l’était pas d’ailleurs ! Avec une incroyable agilité, Minette parvenait à grimper sur le plan de travail et à y subtiliser des morceaux de viande à la taille démesurée. C’est ainsi qu’au retour du bureau, Isabelle a retrouvé, glissé sous la table du salon, un sachet d’un kilo de porc à moitié décongelé gisant sur le sol. Minette n’a jamais avoué qu’elle avait grimpé dans l’évier, soulevé et traîné l’énorme cube de glace sur le sol. Sans preuve, elle s’en est sortie ! D’ailleurs, la coquine n’en était pas à son premier coup d’essai, et améliorait sa technique à chaque larcin.
Isabelle
Au tout début de l’année 2021, j’avais décidé de solliciter ma responsable pour une rencontre dans l’objectif de discuter avec elle les avancées du fameux projet qui me coûtait tant d’énergie. C’était un rendez-vous en visioconférence. Quand ma manager s’est connectée, elle a déclaré de but en blanc : « Alexandra, je suis accompagnée d’Isabelle, la DRH. Alors voilà, tu t’arrêtes de travailler tout de suite. Tu es licenciée pour motif personnel. Je ne peux pas t’en dire plus. Attends la réception de ton courrier. Une fois que tu auras reçu la lettre, tu seras convoquée à une réunion. » Et la communication s’est arrêtée là. Je n’ai rien compris à ce qui était en train de m’arriver. J’attendais de ma cheffe un échange permettant l’avancement du projet sur lequel j’étais en train de travailler. Au lieu de cela, elle m’annonce froidement mon « licenciement pour motif personnel ». Pendant trente minutes, le temps s’est suspendu. Je demeurais assise sur ma chaise, devant mon écran, incapable du moindre mouvement. Pendant trente minutes, je me suis figée, exactement comme cela m’arrivait à l’école. En effet, autrefois, il m’arrivait de rester immobile devant une interrogation ou devant mes devoirs. Je fixais mon cahier, la feuille irrémédiablement blanche. Je n’osais rien faire. Je souffrais d’une forme de paralysie.
Alexandra
Nous avons été laissés dans l’ignorance la plus totale. On nous a seulement expliqué que nos parents nous avaient abandonnés et que ce couple nous avait adoptés. À l’origine, il était prévu qu’ils ne reçoivent qu’un seul enfant. Mais mon frère et moi leur avons été attribués, un peu comme dans une promotion de supermarché qui afficherait Deux pour le prix d’un. À compter du jour où j’ai posé le pied sur le sol métropolitain, j’ai connu l’enfer. J’ai été maltraitée et humiliée pendant les quinze années durant lesquelles j’ai vécu chez ces gens-là. Mon premier souvenir douloureux est celui de ma supposée mère adoptive — qui s’apparentait davantage à une éducatrice cruelle — m’humiliant parce que je souffrais d’énurésie. Elle m’a obligé à mettre ma culotte souillée sur la tête et à faire le tour du quartier. « Avec ça, au moins, tu ne recommenceras plus ! » m’avait-elle lancé. Ce souvenir me hante encore aujourd’hui.
Christiane
À la Libération du 4 septembre 1944, mon père m’a emmené sur sa bicyclette pour aller accueillir les Américains à Pont-de-Vaux. Je n’en croyais pas mes yeux. Les impressionnants convois, les GMC rutilants, les jeeps et les chars traversaient une foule en liesse. Cette scène contraste violemment avec celle de la veille. Cette nuit-là, j’ai dormi tout habillé, chaussures aux pieds prêt à déguerpir s’il le fallait. Depuis la fenêtre de la chambre, j’ai pu observer, impuissant comme l’enfant que j’étais, les flammes qui se dégageaient des villages incendiés par les Allemands en fuite. Quelques jours plus tard, nous sommes retournés au village. J’ignorais qu’une bataille avait eu lieu sur la place de la mairie durant notre absence à peine quelques jours auparavant. Américains et Allemands avaient combattu au pied même de l’immeuble qui abritait aussi l’école du village. La rentrée a été reportée au mois d’octobre. Mes camarades et moi avons rejoint nos salles de classe, zigzaguant dans la cour entre les carcasses des voitures et les débris.
Yves
L’enfance de cette petite dame aurait pu faire l’objet d’un livre, car elle y rassemble les codes d’une tragédie. Son père se remarie promptement après le décès de son épouse. La marâtre investit les lieux avec ses deux grandes filles tant et si bien qu’il ne reste plus de place pour elle. Les trois nouvelles femmes de la vie de son père la dédaignent. C’est donc ainsi que Marie se construit, sans amour. Cela explique sans doute, ou du moins en partie, son besoin impérieux de donner, pour combler un vide et pour que les siens ne manquent jamais ni d’amour, ni de rien d’autre. Le dimanche, elle ouvre une parenthèse enchantée en conviant ses amies à déjeuner dans son modeste appartement. Elle y sert son vin d’orange — prononcé « oranejeu » — à l’apéritif, feignant en servir avec modération aux invitées qui disent stop de la main, mais encore une lichette de leur œil pétillant. S'ensuivent une entrée ou deux, un plat de résistance aussi consistant que fameux, et un délicieux dessert à l’heure du goûter. Le tout baigné d’une ambiance joviale, relevée d’un accent chantant et de phrases ponctuées d’expressions en occitan.
À propos de Marie
À sa mort, j’ai voulu garder ses aiguilles, même si je ne sais pas tricoter. Elles sont mon trésor, un bijou de famille que je conserverai toute ma vie. Je la revois dans ses robes-tabliers qu’elle affectionnait parce qu’elles étaient pratiques. Ses gilets bleus toujours garnis d’un mouchoir coincé dans la manche. Sa peau si douce et que j’ai si souvent embrassée. Ses bras toujours grands ouverts pour me câliner. Son parfum, un mélange de savon, de crème Nivea et de Vicks Vaporub, que je n’oublierai jamais.
Audrey